mardi 16 février 2016

Alimentation émotionnelle et culturelle: coupez le cordon


En étant veggie ET adepte du healthy, j'ai une alimentation qui suscite aussi bien l'intérêt que les doutes. Du côté des personnes dubitatives, il y a ceux qui pensent que mes plats ne peuvent pas être bons parce qu'ils sont végétaliens et/ou ceux qui pensent que mon alimentation doit être triste et morne car elle est saine. Pourquoi partir du principe qu'une alimentation différente ou équilibrée ne peut pas être savoureuse et gourmande? Cela découle d'un aspect souvent négligé lorsqu'on parle d'adopter une bonne hygiène de vie: le lien psychologique à la nourriture.

J'ai la chance de ne pas ou plutôt ne plus avoir de lien affectif particulier à la nourriture, à part de rares phases de yolo sur le chocolat quand j'ai un chagrin d'amour. La nourriture est pour moi un carburant, qui sert certes à me faire plaisir mais aussi et avant tout à faire fonctionner mon corps, me donner de l'énergie et préserver ma santé. Cela peut sembler normal après tout mais au final, c'est le cas pour peu de personnes. Pour beaucoup de monde, la nourriture est attachée à un ensemble de codes et d'émotions qui entravent toute nouvelle perspective. Ils sont ceux qui génèrent des barrières lorsque certains souhaitent manger plus sain  et se retrouvent au final frustrés. Ce sont également les facteurs qui font grimacer d'autres lorsqu'un gâteau dont l'aspect les faisait saliver les fait soudain grimacer dès qu'on mentionne qu'il est végan. Jetons un coup d'oeil sur tous ces facteurs qui entrent en compte et déterminent ce qu'on appelle l'alimentation émotionnelle et culturelle.

Alimentation et émotions
Il s'agit littéralement de "manger ses émotions", une tendance bien répandue. Le plaisir immédiat d'une gourmandise , sucrée comme salée, fait oublier un instant une émotion négative ou intensifie une émotion positive. Un coup dur au boulot? Un croissant pour se consoler. Un ennui durant la journée? Grignoter nous occupera. Une promotion annoncée? Ça mérite bien de célébrer avec un paquet de chips. Cela peut être un réflexe relativement naturel, chacun évacue ses émotions de façon différente. 

Dans d'autres cas, cela peut indirectement découler de l'éducation. Un bobo ou un chagrin réconforté par un bonbon ou un plaisir et on prend vite l'habitude d'associer les plaisirs gustatifs à un sentiment de sécurité. A l'inverse, des restrictions drastiques sur ce que l'enfant a le droit de manger peuvent également développer des réflexes compulsifs. L'enfant cherche alors à manger à tout prix les aliments interdits, les percevant comme un Saint-Graal d'autant plus attrayant. Trouver le juste équilibre entre alimentation équilibrée et plaisirs non sains est primordial mais au final un challenge souvent délicat. D'où l'importance d'encourager et aider les enfants à percevoir l'alimentation saine comme une source de plaisir également. 

Alimentation  et industrie agro-alimentaire
Nous vivons à une ère du transformé et le pire, c'est que beaucoup en sous-estiment les conséquences. Prenez le temps de lire la composition de votre jambon, mayonnaise, pain de mie, brique de soupe, yaourt, Nutella... Vous reconnaitrez peu d'ingrédients et vous verrez beaucoup de codes. Conservateurs, exhausteurs, sucre, graisses, arômes... Même dans vos chips ou dans votre charcuterie, vous trouverez du sucre et des exhausteurs. Le but est tout simplement de renforcer l'effet addictif. En consommant ces produits transformés, vous ressentez l'envie d'en manger encore d'avantage. Au final, ces aliments prennent un rôle inverse que celui qui leur est destiné: au lieu de vous rassasier, ils stimulent encore plus votre faim et ne vous remplissent pas non plus pour longtemps. 

Il est prouvé depuis longtemps que les aliments transformés comme la junk food, qui est leur version encore plus extrême, conditionnent nos goûts et qu'un manque se fait donc ressentir quand on arrête. Et c'est normal! Le cerveau et l'esprit prennent l'habitude de consommer une certaine quantité de sucre, gras, exhausteurs et les réclament. Le palais prend également l'habitude de consommer des aliments à goût "neutre" et va facilement trouver amer tout ce qui est plus brut et les légumes. Mais si addiction il y a, cure il y a également. On peut rééduquer son corps et son esprit à apprécier des saveurs authentiques en douceur, en réintégrant des aliments bruts dans son alimentation pour se ré-ouvrir à une palette de goûts différents. Le tout est d'y aller progressivement et de garder l'esprit ouvert. Si on part avec des à-priori, on va déjà s'auto-conditionner à trouver l'aliment mauvais. Certes une tranche de pain de mie au Nutella au petit-déj, c'est un bon kiff. Mais un granola bio parsemé d'amandes et de noisettes dans un fromage blanc onctueux garni de sirop d'agave et de mangue fraiche ou de baies c'est aussi un régal. Laissez-vous surprendre!

Alimentation et souvenirs
Je me souviens qu'en devenant veggie, j'ai eu un pincement au cœur la première fois que je suis retournée dans un restaurant japonais. Je me suis demandée ce que j'allais pouvoir manger et en même temps j'étais prise d'une certaine nostalgie. Lors de mon stage à New York en 2012, nous allions très souvent avec ma bande d'amis manger des makis et sashimis. Les restaurants japonais étaient depuis reliés à des souvenirs très précieux et de folles soirées de fiesta. Au final j'ai pris toutes les options veggie du menu (makis à  l'avocat, makis au navet, feuilletés de légumes, raviolis grillés aux légumes, salade...) et je me suis régalée. Mais la crainte que j'ai pu avoir avant illustre bien que l'alimentation peut être attachée à des souvenirs particuliers.

On peut rêvasser au gâteau maxi-crème de notre grand-mère ou aux soirées raclettes entre amis par les froides soirées d'hiver. Certains repas ou plats sont systématiquement servis à certaines occasions. Pour ce qui est de manger sain, se lâcher de manière occasionnelle n'est de toute façon pas bien grave. Même si rien n'empêche bien sûr d'innover et de créer de nouvelles traditions! Pour ce qui est du végéta*isme par contre, il suffit simplement d'être ingénieux. Il n'y a pas un seul resto où je n'ai pas su manger au minimum végétarien, quitte à me composer ma propre assiette avec tous les accompagnements possibles. En famille, je substitue les éléments nécessaires mais je propose aussi de nouveaux plats à préparer ensemble avec mes parents. Le plaisir des repas cuisinés et partagés ensemble, c'est d'être ensemble justement.

Alimentation et pression sociale
J'y repense souvent quand ma petite Morgy me raconte les moqueries de ses collègues en la voyant sortir ses tupperwares de muffins sans sucre faits maison et de fruits secs pour ses collations. Pendant qu'ils grignotent des Kinder Bueno. Entre ceux qui te somment de faire attention à ta ligne et ceux qui te somment d'être une bonne vivante, la pression sociale est souvent pénible. Comment la gérer? En se faisant confiance, comme pour tous les aspects de la vie. Je ne laisse pas les gens décider des chaussures que je veux mettre. Donc pas non plus de ce que je veux ou dois manger, surtout si je sais avoir une bonne approche envers mon bien-être et ma santé.

Parfois on me sort que je mange "si peu", parfois que "je mange comme un ogre". La vérité c'est que ça ne me fait ni chaud ni froid, adressez-vous à mon estomac car c'est lui qui décide. Si j'ai très faim et besoin d'un gros plat de pâtes ou à contrario pas trop faim et juste envie d'une soupe, ça ne regarde que moi. De même si je préfère un thé à un verre d'alcool ou dégomme un buffet de desserts. Il n'y a pas de remède miracle, il faut simplement s'écouter et s'affirmer. De même pour la énième blague "mmm qu'il est bon mon steak", toujours aussi originale et hilarante, les gens font bien ce qu'ils veulent. J'ai confiance en mes propres choix pour me nourrir et les frustrations, préoccupations des autres sur mon assiette restent leur problème.

Alimentation et tradition
L'alimentation comporte une certaine part culturelle. Le bon hamburger à l'américaine, le gâteau avec du vrai beurre (bombe à graisses saturées) et aux bon œufs de ferme (élevés en batterie) et au lait entier (pompé à la place d'un veau). Les aliments utilisés dans la cuisine ont une fonction et ont tous des substituts pour remplir cette fonction. Mettre du beurre dans le gâteau ne vise pas à lui donner un goût particulier, juste à rendre la texture moelleuse. Ce que fait très bien la purée d'oléagineux ou l'huile végétale en plus d'apporter de bons nutriments. Les oeufs sont là pour leur effet liant, ce que la maizena ou les graines de chia gélifiées font parfaitement. Et s'ils doivent être montés en neige, le jus de pois chiches fonctionne parfaitement. Etc etc. Mais pourtant combien vont grimacer devant un plat dès l'annonce du "vegan", genre "il va manquer quelque chose".

En ce qui me concerne, j'aime manger et j'ai toujours adoré découvrir de nouveaux aliments comme de nouveaux types de cuisine. Et je considère qu'il y a mille façons de cuisiner donc seul le résultat m'intéresse. Qu'un plat soit hallal, gluten-free, vegan, de Tombouctou ou du pôle Nord, quelle que soit sa composition, ce qui m'intéresse c'est le  goût. Je vais être curieuse de tester quelque chose de différent et je verrai bien si ça me plait ou pas. Ça semble si naturel mais croyez-le ou non, il y a des gens qui refusent par principe de goûter un plat qui est vegan ou healthy/sugarfree en supposant qu'ils ne vont pas aimer. Comme les enfants devant leur première assiette d'épinards en fait. Et si enfin ils se lancent, non sans un rictus de dégoût d'avance, ils se mettent déjà la barrière que ce ne sera pas comme d'habitude. Avant de dire "c'est pas mal mais...". Je me demande si devant leur soupe miso au japonais du coin ils cherchent les poireaux ou le poulet. Ou si devant un burrito ils stressent à l'idée de manger des haricots. Il faut cesser de voir les alimentations différentes, vegan, saines comme des alimentations qui ont quelque chose en "moins". Elles sont simplement différentes, comme vous goûteriez une nourriture exotique qui peut être délicieuse. Et elles ont clairement beaucoup de choses en plus par rapport à d'autres alimentations.

Plaisir et excès
Vis à vis du healthy, le dernier facteur qui a la peau dure est la notion d'excès. Pour beaucoup, le plaisir ne va qu'avec l'exagération, que ce soit en quantité ou en composition. Alors soyons honnêtes; une bonne pizza bien grasse ou un gâteau bien sucré de temps à autre c'est sympa oui. Mais le pudding de chia au cacao pur, banane et éclats de coco tout sain est très bon aussi. Mais à force de répéter que la junk n'est pas saine, elle devient un autre genre de Saint-Graal, réservé aux bons-vivants soi-disant qui savent "vivre". Je crois que le plaisir avant tout passe par les sensations, la découverte de saveurs. Derrière la tonne de sucre des biscuits, il est censé y avoir un goût de céréales, de fruits peut-être. Une texture légèrement poudreuse noyée dans le beurre.

Sous la tonne de sauce dans les pâtes, il y aurait le léger goût grillé des courgettes, la douceur sucrée de la carotte, l'acidité de la tomate. A toujours rechercher le plaisir via le gras et le sucre, ce qui reste un réflexe humain et scientifique, on oublie la vraie saveur des différents ingrédients. De même que beaucoup vont au restaurant pour s'exploser la panse. Si j'ai aussi tendance à lâcher un peu la barre et faire moins gaffe à ma satiété au resto, j'y vais quand-même avant tout pour manger quelque chose de bon, de différent. La quantité ne compte pas. 

Bref, oh peut être veggie sans se nourrir de cailloux, on peut manger sain et prendre son pied. Mais ces facteurs sont des points à travailler pour retrouver un rapport sain, spontané à la nourriture et un palais éduqué et curieux. Le psychologique est bien trop souvent sous-estimé dans le rapport à la nourriture. On le voit beaucoup dans les tonnes de régime qui disent "mangez moins" sans s'intéresser à pourquoi nous mangeons trop. C'est bien là la clé de toute alimentation avant tout. Pas quoi, combien, mais POURQUOI? Et si on arrive à décoder ses émotions, comme le préconise Zermati, on sait enfin apprendre à leur trouver la réponse adéquate et s'ouvrir à de nouvelles possibilités.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire